Penser la gouvernance environnementale par une approche philosophique et interdisciplinaire I Vitrine sur le parcours de Jérôme Gosselin-Tapp

Jérome Gosselin-Tapp est professeur adjoint à la Faculté de philosophie de l’Université Laval et membre régulier du CRAD. Il est également responsable de l’axe de recherche en éthique politique, sociale et économique de l’Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA) et co-directeur du Laboratoire de philosophie politique (LPP). Apprenez-en plus sur son parcours et sur les thématiques de recherche qui l’animent !

Comment avez-vous débuté votre carrière en recherche ?

Ma carrière en recherche a débuté très tôt, alors que j’étais encore au cégep. À l’époque, j’avais été recruté par l’Institut de recherche sur l’immigration et sur les pratiques interculturelles et inclusives (IRIPI) du Collège de Maisonneuve, à Montréal. Cette expérience a été déterminante pour moi : non seulement m’a-t-elle donné la piqûre de la recherche, mais elle a aussi grandement influencé mes champs d’intérêt.

J’ai en effet poursuivi des études en philosophie et en science politique à l’Université de Montréal. Sous la supervision de Michel Seymour, mon mémoire de maîtrise portait sur les modèles de gestion de la diversité religieuse au Québec. Mes intérêts de recherche à cette époque se centraient donc essentiellement sur la question de justice ethnoculturelle.

Par la suite, je me suis intéressé à l’interculturalisme comme modèle de gestion du pluralisme, en portant une attention particulière aux relations entre Allochtones et Autochtones au Québec. C’est à ce moment que les questions liées au territoire ont pris une place centrale dans mes recherches. J’ai été grandement inspiré par des penseurs autochtones comme John Borrows, Brian Burkhart, Glen Sean Coulthard, parmi tant d’autres, lesquels m’ont convaincu de l’importance à accorder aux revendications territoriales pour penser les relations interculturelles. Ma thèse de doctorat, sous la supervision de David Robichaud à l’Université d’Ottawa, était donc en grande partie consacrée à la décolonisation des politiques de protection du territoire au Québec. Depuis, la justice territoriale est demeurée au cœur de mes travaux. Ce sous-champ de la théorie politique s’intéresse à la répartition juste des droits et des obligations liés au territoire entre les différents acteurs.

Un autre fil conducteur important de ma carrière en recherche est l’utilisation des approches méthodologiques issues des sciences sociales en philosophie politique. J’ai notamment fait un stage postdoctoral à l’Université Queen’s sous la supervision de Will Kymlicka. Ce postdoc portait sur les méthodologies appliquées en philosophie politique et sur la pratique de l’interdisciplinarité dans ce champ de recherche. Depuis mon arrivée à l’Université Laval, je contribue également au développement de la « philosophie de terrain », une approche méthodologique émergente. Telle que je la conçois, la philosophie de terrain est une approche qui récupère, entre autres, des méthodes de recherche qualitative, qu’elles soient empruntées ou adaptées de celles développées en sciences sociales. Elle participe à un tournant ethnographique en philosophie politique.

Sur quoi portent vos projets actuels ?

Mes travaux actuels portent principalement sur la gouvernance environnementale, et plus particulièrement sur les modes de gestion des écosystèmes qui permettent de concilier protection de l’environnement et diversité sociale.

Mission Grenoble. Crédits: Audréanne Loiselle, 2024.

Plusieurs de mes projets en cours portent sur le régime québécois de protection de l’environnement. Parmi ceux-ci, j’ai un projet de recherche financé par le FRQ-SC intitulé « Droits territoriaux et protection de l’environnement : une étude des modalités de la gouvernance territoriale au Québec ». Je suis aussi un des cochercheurs du projet RARE « Recherche et applications pour une restauration éclairée des milieux humides ». Ce projet, porté par Monique Poulin, est financé par une subvention Société du programme Alliance du CRSNG.

Dans chacun de ces projets, je m’intéresse à l’arrimage entre les droits territoriaux des États, des minorités nationales et des communautés locales en matière de protection des écosystèmes. Mes recherches incluent aussi des travaux sur l’autonomie environnementale et sur l’éconationalisme.

J’ai récemment développé un nouveau cours à l’Université Laval, sur la philosophie politique du territoire. Il s’agit d’un cours, destiné aux étudiant.es de différents programmes allant de la philosophie à la géographie et à la biologie, qui présente les enjeux éthiques et politiques de la gouvernance territoriale, et qui accorde une grande place aux écrits et perspectives autochtones.

Comment vous décririez-vous en tant que chercheur ?

J’ai une conception hautement collaborative et interdisciplinaire de la recherche.

D’abord, sur le plan de la collaboration, plusieurs de mes publications sont cosignées avec les étudiant.es aux cycles supérieurs que je supervise. C’est loin d’être la coutume en philosophie, mais c’est une pratique que j’ai choisi d’adopter au nom de l’éthique de la recherche. Les pratiques de recherche en philosophie tendent en effet à invisibiliser le travail des étudiant.es aux cycles supérieurs. J’ai donc pris la décision de lutter contre cette invisibilisation, et de reconnaître la contribution de mes auxiliaires de recherche en leur donnant la possibilité de cosigner des textes.

Séance de travail IDÉA. Crédits: Anne Lotte, 2025.

Ensuite, j’ai une conception de la philosophie qui s’ouvre complètement sur les autres disciplines. Cela passe notamment par de la philosophie de terrain, en s’inspirant des méthodes de recherche en sciences sociales. Mais cela passe aussi par le développement de réseaux de collaboration, avec des collègues des sciences sociales, mais aussi des sciences naturelles. Le projet RARE, auquel je contribue, a notamment été l’occasion pour moi de présenter mes travaux devant des collègues aux approches très différentes, ce qui a donné lieu à des interactions riches. J’ai eu la chance de copublier des articles avec des chercheurs en écologie comme en géographie, en urbanisme et en droit, et même en sciences de l’éducation ! J’ai aussi participé à une mission à Grenoble organisée par des collègues de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) en France.

C’est pour cette raison que je me sens à l’aise dans des milieux interdisciplinaires comme le CRAD. Je suis d’ailleurs persuadé que la philosophie gagnerait à être encore plus présente dans ce genre de milieux.

Quelles pistes souhaitez-vous explorer dans vos recherches futures ?

J’ai récemment obtenu une subvention pour un projet intitulé « Langues, savoirs et autorités sur le territoire : droits linguistiques et droits d’intendance au Québec », dans le cadre du programme d’appui à la recherche du Fonds François-et-Rachel-Routhier. L’intrication entre langues et territoires est largement reconnue et documentée autant en anthropologie, en écologie qu’en linguistique. Mais cette question est encore peu abordée dans les théories normatives sur les droits territoriaux. C’est une thématique de recherche qui m’intéresse beaucoup.

Visite terrain Haute-Yamaska. Crédits: Arielle Navette, 2024.

J’organise aussi, pour la deuxième année déjà, un cercle de lecture sur la philosophie de l’agriculture. Plusieurs de mes étudiant.es aux cycles supérieurs travaillent dans ce sous-champ. Les conflits d’usage en milieu agricole sont en effet des terrains d’analyse particulièrement féconds pour étudier la justice territoriale. Il s’agit de contextes marqués par un réseau riche de pouvoirs et de contre-pouvoirs. C’est aussi un champ de réflexion qui implique de repenser la frontière entre les milieux naturels et anthropisés. Il n’y a, par ailleurs, pas de justice territoriale possible, à mes yeux, sans une réflexion de fond sur les droits et les obligations qui fonde un système de production alimentaire.

Comment voyez-vous l’avenir de la recherche en aménagement du territoire ?

En tant que philosophe, il m’est difficile de porter un jugement d’ensemble sur l’avenir de la recherche en aménagement. Toutefois, je vois très bien comment la discipline pourrait bénéficier d’une proximité plus étroite avec la philosophie politique et inversement. Je constate constamment sur le terrain le désir des différents acteurs d’obtenir une compréhension fine de ce qui se passe et, en même temps, celui d’obtenir une bonne analyse des options cohérentes et argumentées. Dans ce contexte, la philosophie est très utile, puisqu’elle a cette volonté d’extraire du débat public le champ des possibles et d’identifier des voies de passage entre des discours qui semblent parfois fondamentalement opposés.

 


Entrevue réalisée par Melina Marcoux, coordonnatrice du CRAD, 2026.

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